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Avril 1961-Avril 2011, cinquantième anniversaire de l’assassinat de Jacques Stephen Alexis. Récit d’

jeudi 28 avril 2011, par Bernarc Celestin

Mesdames
Mesdemoiselles
Messieurs

Bonsoir : je m’appelle Bernad Célestin. Je viens ici ce soir vous raconter l’histoire d’un homme dont la vie demeure un véhément exemple de courage et de patriotisme. Avant de rendre ce témoignage, qu’il me soit permis de présenter mes remerciements à l’Association des écrivains haïtiens à l’étranger et plus particulièrement au secrétaire général de l’association, M. Paul Laraque qui m’a offert cette unique opportunité de témoigner en public, de mon respect et de mon admiration pour feu Jacques Stepen Alexis.

S’il m’était demandé de choisir, de la lignée des hommes d’élite qui ont occupé la scène de notre histoire comptemporaine, une figure de proue pour servirde symbole et de guide pour la jeunesse et aux patriotes haïtiens, je désignerais sans ambage, Jacques Alexis. Que ses émules, s’il en est, pardonnent mon aveuglement. Mais très heureusement le caractère exemplaire de sa vie, la grande valeur de son œuvre littéraire épargnent à quiconque la responsabilité de le présenter ou de le choisir. Il s’est lui-même imposé de droit. Je lui en rends grâce.

Il lutta pendant toute sa vie d’homme à aider au changement de la condition de son peuple. Il mourut sans voir l’accomplissement de ce rêve cher. Mais les circonstances tragiques de cette mort constituent une leçon de bravoure et de sacrifice de soi dont s’instruiront les générations à venir.

La mort d’Alexis est une perte irréparable que nous ressentons tous. Ceux qui durant sa vie savaient le coudoyer dans les cercles littéraires et admiraient ses talents d’écrivain. Et surtout ceux-là qui, durant ce fléau qui s’est abattu sur notre pays depuis plus d’un quart de siècle, ont consenti le sacrifice d’une grande partie de leur existence et de leur jeunesse pour voir, un jour, Haïti libérée pour de bon.

Jacques n’était pas un saint, mais c’était un homme de qualité. Il en avait peut-être, plus que son lot, en un temps si démuni de morale ou d’éthique si riche pourtant en médiocrité. Il est mort. Laissez-moi vous dire comment.

C’était à peu près au milieu de l’année 1960, un peu avant la grève des étudiants. Jacques décida de quitter Haîti clandestinement, parce qu’un visa de sortie, sollicité légalement du gouvernement haïtien lui avait été refusé. Selon mes informations, avant son dépat il s’était arrangé avec ses amis pour venir le rencontrer à son retour dans le pays. Car il devait y retourner. Il y serait resté incognito afin de continuer à aider à la formation d’une avant garde révolutionnaire dont la fonction serait de guider le peuple haïtien dans sa lutte contre la dictature terroriste et inhumaine de FrançoiDuvalier. Mais malheureusement le plan ainsi conçu échoua et pour deux cause :

1. Depuis son départ, parents et amis restés en Haïti avaient perdu tout contact avec lui. Seules les informations reçues des

journaux étrangers tels que Hoy le journal d’un parti politique mexicain, renseignaient sur ses différents itinéraires.

2. Quand le gouvernement apprit qu’à son insu Jacques avait quitté le pays, la police fit une descente de lieux chez les membres du parit « Entente Populaire », parti politique dont Jacques Roumain fut le fondateur. Certains eurent le temps de prendre la fuite, d’autres furent arrêtés. Parmi ceux-là citons : Joseph Verna et Emile Olivier.

Comment le gouvernement en fut-il instruit ?

Il nous est difficile de répondre à cette question. Mais selon certaine rumeur non confirmée, le service d’intelligence américain s’était rendu compte de la présence de Jacques en Europe. L’information avait été passée à l’Ambassade américaine en Haïti qui à son tour alerta le gouvernement haïtien. Cette nouvelle fut bientôt confirmée par la publication dans un journal français d’une déclaration faite par Jacques lui-même de son passage à Paris. C’était alors dit-on que les bourreaux du régime entrèrent en action. Et celui qui, à ce tournant, devait jouer un rôle important, c’était Jean Tassy. Il s’était déjà recommandé à l’affection de son chef par son remarquable talent à imaginer les moyens les plus horribles pour torturer les opposants du régime. On racontait que jeune officier affecté au département de la police du Cap, il avait crevé l’œil un ancien député du Nord.

Mais, ironie de l’histoire ! Ce jean Tassy devait plus tard durant les vèpres des 19 officiers en 1967, prendre refuge dans une ambassade étrangère pour éviter d’être broyé lui-même, par les forces aveugles de cette révolution qu’il avait si bien défendue au prix de tant de crimes.

Dans cette nouvelle besogne, une parmi tant d’autres, il fut aidé par son ami ou parent Fritz Hippolite. Un étrange personnage ! Une amie me confessa une fois, qu’elle le détestait avec passion. C’était un homme sans caractère, me disait-elle, un opportuniste de bas étage ; il servirait Dieu et Satan avec la même dévotion, pourvu qu’il puisse tirer son épingle du jeu. Je partageais cette opinion. Car je ne pouvais oublier, que ce même Hippolite, devenu le bras droit du secrétaire-général du Parti Entente Populaire, il n’y avait pas longtemps était connu dans un certain milieu de la jeunesse progressiste comme membre d’une organisation fantôme dont le but non avoué était de contrecarrer le développement des idées révolutionnaires parmi les ouvriers. Cette organisation avait pris le nom grandiloquent de Confédération des Travailleurs Haïtiens. Rallié plus tard au Parti Entente Populaire, Hippolite montra tant de zèle à défendre cette cause que certains camarades, au courant pourtant de ses activités antérieures ne firent aucune opposition à son admission comme membre de l’organisation. On le déclarait récupérable. En effet, en utilisant ses relations dans la zone des Cabarets, il y recueillait, en grand nombre, de nouvelles adhésions au parti. C’était justement à ce titre que Jean Tassy, avec qui il entretenait de vieilles relations, et était loin sans doute d’ignorer ses nouvelles activités politiques, l’approcha. De gré ou de force, il accepta de jouer son rôle de mouchard. Couvert, dit-on, d’une teinture rouge pour feindre d’avoir été torturé, il conduisit les sbires du gouvernement chez certains responsables du parti. Il alla de nuit frapper à leur porte, les conviant en pleurant à se rendre à la police pour lui sauver la vie. Ah ! le traîte. Il fallait connaître l’homme ! Tout en lui respirait le faux. Il parlait d’une voix double. Tantôt rauque, tantôt efféminée.

On peut comprendre maintenant pourquoi revenu dans le pays à la mi-avril 1961, Jacques ne trouva personne sur le terrain pour l’aider à se diriger en lieu sûr, hors de danger. Le parti était dans le plus grand désarroi. Ses dirigeants étant en prison, ou dans le maquis.

Ainsi donc, environ deux jours après son débarquement à Bombardopolis avec quatre de ses compagnons, fut-il saisi par les tontons macoutes, battu et torturé ; on le conduisit à Port-au-prince où il fut déposé à la prison Fort-Dimanche.

Dans cet enfer, je le précédais de deux mois. Par hasard, sans doute, on l’enferma dans une cellule contigüe à la mienne. Le lendemain de son arrivée, j’appris par l’un des trois camarades qui partageaient mon infortune, qu’un nouveau détenu était dans la cellule d’à côté. Il y avait été emmené la veille. Coupé du reste du monde l’interné de Fort-Dimanche est un homme avide de nouvelles. Il ne perd aucune occasion de questionner les nouveaux venus. Il les interroge sur leur identité, le lieu et la cause de leur arrestation.

Jacques et moi à notre insu, devinmes vosiins pour une durée peut-être de vingt quatre heures. Les deux cellules que nous occupions se trouvaient placées à l’arrière plan d’une galerie qui servait à la fois de tribunal pour des jugements préliminaires et sommaires des détenus de droit commun avant leur acheminenement vers leur juge naturel et chambre de tortures, dans certains cas de petits délits politiques. Le va-et-vient incessant des tortionnaires, des bourreaux et le cri des victimes emplissaient cette galerie de 8 heures jusqu’à 11heures 30 du matin.

Pendant l’exécution de cette parodie de justice, nous, emmurés dans notre cellule , avions choisi de garder le silence de peur qu’il ne nous arrivât du mal.

A midi, officiers, sergents et caporaux ayant terminé leur opération au dehors, et notre repas de famine étant pris, l’heure était venue pour communiquer avec le nouveau venu. Nous nous assurâmes d’abord que la sentilelle s’était déplacée, qu’elle s’était écartée de son poste pour trouver ailleurs, loin des yeux du commandant ou de l’officier de service, un petit coin d’ombre pour faire la sieste. Et surtout encouragé par le plus jeune des trois compagnons avec qui je partageais la cellule,
je grimpai le mur qui nous séparait de notre voisin. Je n’eus le temps ni de lui parler ni de voir son visage. Mes compagnons pris de panique, craignaient peut-être que la sentinelle n’entrât dans la cellule et ne me trouvât perché sur le mur, s’empressèrent de m’en faire descendre. Mais toujours aiguilloné par la curiosité et surtout incité par les propos de mon compagnon qui insistait avoir entendu le nouveau venu, en entrant dans la cellule, s’identifier au geôlier sous le nom de Jacques Stephen Alexis. J’ai pris alors le risque de monter une seconde fois malgré les véhémentes protestations de mes camarades qui tremblaient de peur. Cette fois penché sur le mur, j’osai proférer un mot ; je dis tout bas : Soleil ! Soleil !

C’était ainsi que le nommaient sa femme et ses camarades. L’homme torunal lentement la tête vers la voix qui l’appelait ; l’avait-ilreconnue ? Qui sait ? il regarda vers le haut. Je pus alors voir son visage. Ce que je vis c’était un masque monstrueux ; il n’avait rien d’humain. Ce que je vis c’était une masse de chair molle d’un noir carbonisé, gonflée jusqu’à ne pas être reconnaissable. Il pouvait ouvrir un œil mais l’autre restait complètement fermé. Ce nom de Soleil prononcé par une voix familière devait avoir une résonnance profonde dans le cœur de cet homme. Romancier, médecin, humaniste, révolutionnaire, si sensible à la souffrance humaine et qui se voyait là abandonné seul avec sa douleur. Il était vêtu d’étoffe grossière, pantalon et chemise bleu demin, paril à l’habit de nos paysans. Il était assis à même le sol de ciment, les mains attachées derrière le dos par une paire de menottes. En dépit du constant danger qui m’entourait et l’imminente menace de mort, que la présence même de cet homme faisait planer sur moi, j’oubliai pour un instant ma propre condition. Je me laissai toucher par sa souffrance. Mon cœur se serra au spectacle de tant de douleur. Une angoisse profonde me saisit. Je descendis du mur mais je continuai à chercher mille noms, à inventer mille stratagèmes pour communiquer avec lui et lui faire savoir qu’il n’était pas seul, qu’un autre camarade fauché dans la lutte, se trouvait près de lui. Je citai les noms des personnages de ses romans : Hilarion, El Gaucho. Je frappai de mon poing le mur qui séparait nos deux cellules, mais par intervalles ne me parvinrent que des gémissements sourds et des cris désespérés appelant « sergent de garde ! sergent de garde ! ». Personne ne répondit à cet appel.

Plus tard dans la soirée, vers les 10 heures, l’officier de service accompagné du geôlier, entra dans sa cellule et se mit à l’interroger.

On lui demanda de décliner son nom, et ceux des pays qu’il avait visités avant de retourner en Haïti. Il s’identifia sous le nom de Jacque Stephen Alexis et informa qu’il s’était rendu en Union Soviétique, en Chine et à Cuba. L’officier voulut savoir qui l’avait hébergé, quand il était rentré dans le pays ; il répondit un paysan, mais se garda de citer son nom. Il fut tout aussi bien interrogé sur les moyens qu’il avait utilisés pour sortir du pays. Il avoua qu’il avait utilisé un prête-nom, là encore, aucune précision en fut donnée. Avant de quitter la cellule, l’officier du jour, le lieutenant Victorin, lui demanda s’il avait une demande à faire ; il exprima le désir de voir un médecin, parce que, dit-il, sa jambe droite était cassée.

Après quelques minutes, le gardien de la prison, le sergent Lucien, revint avec quatre prisonniers de droit commun. Il leur ordonna d’enlever le détenu de sa cellule et, de l’emporter jusqu’à une camionnette de police stationnée juste en face de la galerie. Grâce à un petit trou laissé par un clou à la porte de notre cellule, nous avons pu à tour de rôle observer ce qui se passait sur la cour. Jacques une fois déposé à l’intérieur, la camionnette s’ébranla vers la sortie ; mais au lieu de prendre le chemin de de la rue, le véhicule arriva juste à la barrière près de la sentinelle, et tourna à droite. Les yeux collés au trou de la porte, je vis la camionnette prendre le chemin des bayahondes. C’était la fin, pensai-je : on se dirige vers le champ de tir, on va le fusiller. Mon tour peut n’être pas bien loin. L’un de mes camarades comprit mon inquiétude et me tint la main pour me donner du courage. Mais le bruit du moteur, au lieu de continuer de vrombir en direction du lieu de mort, s’arrêta net. Que se passait-il ?

Quelques minutes plus tard la camionnette réapparut dans la cour. Elle vint stationner juste en face de l’infirmerie de la caserne. Le sergent Lucien descendit seul. Il héla « infirmier de service ! » Un sergent du service médical apparut précipitamment, la porte de la camionnete s’ouvrit. Il monta. Le cortère nocturne reprit le chemin de la sortie.Mais cette fois, on tourna à gauche en direction du boulevard Harry Truman. Bravo ! criai-je, il est sauvé.

Mais quelle ne fut ma déception quand libéré moi-même 8 ans plus tard, j’ai appris que Jacques n’avait jamais été mis en liberté. Il mourut, victime de ce long règne de terreur duvaliérienne qui depuis plus d’un quart de siècle, comme un linceul, ensevelit notre pauvre pays. Dans quelle fosse commune est-il enterré ? A quelle meute infâme donna-t-on sa chair ? Je n’en sais rien. Une seule vérité pour moi demeure constante : on assassine un homme mais pas ses idées. A travers la lutte des masses elles vivront de générations en générations jusqu’à la victoire finale.

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