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Le Canada en Haïti -Qui a orchestré le renversement de la démocratie ?

mercredi 25 août 2004, par Anthony Fenton

Pour ceux qui cherchent à comprendre les motifs de la plus récente intervention du Canada en Haïti, il semble qu’il n’y ait pas de meilleure place pour commencer qu’avec celui qui est au centre de la controverse Canada-Haïti, le député québécois au parlement fédéral Denis Paradis. Au cours d’une récente entrevue diffusée sur les ondes de la CBC, dans le cadre de l’émission « The Current », le journaliste Michel Vastel, qui a interviewé Paradis plusieurs fois, a déclaré ce qui suit : « Denis Paradis [...] a été en Haïti durant l’année 2000. Il a été scandalisé par la situation que vivent les Haïtiens et il a décidé de faire du problème haïtien une cause personnelle. Denis Paradis a décidé d’avoir une session de remue-méninges avec les principaux acteurs en Haïti. » (6 août 2004)

Or, il n’y avait pas un seul Haïtien parmi les « acteurs » de cette « session de remue-méninges ». Il est très édifiant de retracer le chemin parcouru avant cette réunion par Denis Paradis, ancien bâtonnier du Québec, considéré autrefois comme « le meilleur diplomate canadien sur la question des Amériques ». Si l’on revient à 2000, l’année des « élections entachées de nombreuses irrégularités » en Haïti, Paradis se trouvait être le secrétaire parlementaire du ministre des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy.

En mai 2000, il y a eu des élections en Haïti. L’Organisation des États Américains (OÉA) avait d’abord déclaré le processus « libre et équitable » mais quelques mois plus tard elle est soudainement revenue sur sa décision, disant que les élections avaient été « entachées de très nombreuses irrégularités ». Pourquoi ce revirement ?

En septembre 2000, Madeleine Albright a organisé la première rencontre des « amis d’Haïti ». Selon le réseau CNN, l’objectif de cette rencontre était de « faire pression sur Haïti afin de renforcer le processus démocratique avant la tenue des élections présidentielles et législatives de novembre ». Il s’agit d’élections qui, selon toutes les prévisions, allaient être une victoire raz-de-marée pour Jean-Bertrand Aristide.

À ce stade, l’OÉA avait révisé son appréciation des élections : il ne s’agissait plus selon elle de simples irrégularités où seulement 10 résultats sur 7 000 étaient remis en question à cause de divergences dans le dépouillement du scrutin, mais « de très nombreuses et graves irrégularités ». Sur cette base et sans autre preuve, l’administration Clinton avait déjà « promis d’imposer des sanctions économiques à Haïti si elle ne changeait pas sa façon de faire », comme le rapportait une dépêche de CNN. C’est à ce moment-là que Luis Lauredo, l’ambassadeur des États-Unis à l’OÉA, a annoncé que son gouvernement allait commencer l’étouffement économique d’Haïti en envoyant « presque toute l’aide bilatérale [...] par le biais d’organisations privées et non gouvernementales, contournant ainsi le gouvernement haïtien ». Clinton a empêché qu’Haïti reçoive de l’aide et des prêts internationaux, politique qu’a poursuivie à son tour l’administration Bush. En quatre ans, plus de 300 millions $ en aide et prêts furent bloqués ; le budget annuel du gouvernement haïtien est à peine supérieur à 400 millions $.

Les raisons données pour justifier les actions radicales de Clinton contre Haïti ne sauraient être prises au sérieux.

En effet, durant les années 1980 une succession de dictateurs ont détenu les rênes du pouvoir en Haïti et l’assassinat des dissidents était chose courante, mais aucune sanction ne fut imposée. Des millions de dollars américains sous forme d’aide sont parvenus en Haïti à l’époque sans entraves. Il est évident pour quiconque connaît le moindrement la politique étrangère des États-Unis que les décisions de Clinton s’inspiraient de la volonté non pas de maintenir la démocratie, mais de contrôler Aristide. L’administration Clinton l’affirme à toutes fins pratiques lorsqu’elle dit : « La joie ressentie [face aux élections] s’est transformée en son contraire face au manque de volonté des autorités haïtiennes d’aborder le problème des graves irrégularités au lendemain des élections. » Ainsi parlait Luis Lauredo, l’ambassadeur des États-Unis à l’OÉA. Axworthy (et vraisemblablement Paradis) ont néanmoins mis tout le poids du Canada en appui aux plans des États-Unis d’acculer Aristide vers une impasse, avec comme objectif de le remplacer.

En janvier 2002, le simple député Denis Paradis fut promu au poste de « secrétaire d’État pour l’Amérique latine, l’Afrique et la Francophonie ». Il fut responsable des relations pour le Canada avec l’Amérique latine, l’Afrique et les 56 membres de la Francophonie, dont le Canada, après la France, est le membre le plus influent. Personne n’est surpris de savoir que le terme « francophonie » a des origines coloniales. Le ministère des Affaires étrangères du Canada écrit lui-même : « La Francophonie ne date pas d’hier ! En fait, le terme « francophonie » a été inventé en 1880 par un géographe français, Onésisme Reclus (1837-1916), pour définir l’ensemble des personnes et des pays utilisant le français à des titres divers. Comme c’était le cas avec les grandes puissances d’autrefois, le passé colonial de la France a servi de base pour tisser des liens surtout économiques, mais aussi sociaux et culturels entre la France et ses nombreuses colonies au cours des derniers siècles. »

En décembre 2002, lors du rassemblement des 56 pays membres de la Francophonie, à Lausanne en Suisse, Paradis a proposé « la création d’une agence de surveillance pour mettre fin aux violations des droits de la personne dans les nations francophones regroupées au sein de la Francophonie ». Il précisé sa pensée en disant : « Il y a 8 millions de francophones en Haïti. S’il y a un endroit sur la planète où les termes démocratie, bon gouvernement et droits de la personne doivent s’appliquer, c’est assurément en Haïti. » Avant la rencontre de décembre, Paradis avait soulevé à la Chambre des Communes la possibilité d’invoquer, dans le cas d’Haïti, la déclaration de Bamako (faite par les pays membres de la Francophonie réunis à Bamako, au Mali). Se référant à la rencontre qui allait avoir lieu en Suisse, Paradis a dit : « Nous avons proposé un mécanisme permettant l’application rapide de la déclaration de Bamako en cas de problèmes avec des pays francophones spécifiques. » Et pour ne pas laisser de toute quant à ses intentions, il a ajouté : « Lorsque la déclaration de Bamako et ses principes sont mentionnés, je pense à Haïti. C’est un endroit où Bakamo pourrait être vraiment significative pour ce qui est de la démocratie, des droits de la personne et du bon gouvernement. » Paradis a vu dans la déclaration de Bamako une occasion de formaliser l’intervention « contre les États qui ne satisfont pas à ces normes ».

Dans son entrevue à l’émission « The Current », Michel Vastel raconte qui étaient présents en janvier 2003 et quelle était la nature de la rencontre appelée « Initiative d’Ottawa » : « La France, la Francophonie, l’Union européenne, le secrétaire d’État américain, ont envoyé ce qu’ils appelaient des « fonctionnaires de haut rang » [Otto Reich et Luigi Einaudi de l’OÉA]. Représentant l’Amérique latine, il y avait le ministre des Affaires étrangères du Salvador. Il s’agissait uniquement de trouver de nouvelles idées. La rencontre a eu lieu au lac Meech, vous connaissez l’endroit, la dernière semaine de janvier 2003. Encore une fois, toute l’information que je vous donne provient de Paradis et du gouvernement français. Il y a eu un consensus à l’effet qu’« Aristide doit partir ». Mais comment y arriver ? C’est le gouvernement français [...] qui a suggéré qu’il y ait une administration sous tutelle, comme au Kosovo. Ce n’était pas une intervention, ont-ils dit, c’était la responsabilité de protéger. »

Dans un article paru dans l’Actualité, Michel Vastel cite Paradis : « Si les Canadiens traitaient leurs animaux comme les autorités haïtiennes traitent leurs citoyens, on les mettrait en prison ». « En Afrique, j’ai vu la pauvreté dans la dignité, raconte Denis Paradis. En Haïti, il n’y a même plus de dignité ! » Paradis conclut que la communauté internationale ne voudrait pas attendre la fin du mandat d’Aristide, qui se terminait en 2005. « Même si les Nations unies ne souhaitent pas que ce genre d’intervention conduise à une occupation militaire, celle-ci pourrait être inévitable jusqu’à ce que des élections aient été organisées », écrit Michel Vastel.

Provoquer au su de tous et dans l’enthousiasme le renversement d’un gouvernement élu démocratiquement était un peu fort pour le gouvernement libéral. Le trop zélé Denis Paradis a donc été éclipsé. Après la publication de son entrevue avec Michel Vastel, il a rapidement été relevé du « dossier Haïti », mais les plans pour renverser Aristide suivaient leur cours, bien qu’avec quelques mois de retard. Le poste de secrétaire d’État pour l’Amérique latine a ensuite été éliminé et Paradis est redevenu simple député. Des rencontres ont eu lieu par la suite, comme celle au Salvador réunissant, selon Vastel, « un fonctionnaire de la Maison Blanche », Marc Lortie, du Canada, ministre adjoint pour les Amériques, et d’autres « amis d’Haïti ».

Selon Paul Martin, l’engagement du Canada en Haïti était la chose « moralement responsable » à faire. Il affirme qu’Haïti était un « État échoué » et que le Canada et d’autres « amis d’Haïti » étaient intervenus juste au bon moment pour y rétablir la paix et la stabilité. En juillet 2004, Martin s’est adressé à ce que le Globe and Mail a qualifié de « rencontre exclusive » « avec l’élite des médias » en Idaho. La rencontre était interdite à la presse et au public, mais la transcription du discours du premier ministre contient le passage suivant sur Haïti : « Bref, tout comme les entreprises doivent améliorer leur gouvernance, les pays doivent faire de même. L’amélioration de la gouvernance au sein des États fragiles, déliquescents ou en voie de l’être passe par l’édification d’institutions publiques efficaces. Pour rétablir la stabilité dans les États fragiles, il faut souvent recourir à une intervention militaire. [...] Nous en avons été témoins en Haïti. Il y a près de 10 ans, le Canada, les États-Unis et d’autres pays sont intervenus [...] Le fait demeure qu’aucun d’entre nous [...], qui étions parties prenantes dans l’affaire, n’a investi suffisamment de temps et d’efforts pour mettre ces institutions sur pied. Nous voici donc de retour, dix années plus tard, aux prises avec le même problème et le même désordre. Cette fois-ci, par contre, nous devons rester jusqu’à ce que la tâche soit bien accomplie. »

Confrontés à la réalité sur le terrain, les propos de Martin prennent une toute autre signification.

Le 29 juillet, le lieutenant-colonel Jim Davis, commandant du contingent des forces canadiennes en Haïti, admettait qu’au moins 1 000 corps ont été ensevelis dans une fosse commune à Port-au-Prince, un mois après « le rétablissement de la stabilité ». Davis ne nie pas les affirmations de témoins oculaires concernant un massacre de partisans d’Aristide perpétré par les forces occupantes le 12 mars. Selon ces témoins, les forces internationales ont mené une attaque dans un taudis de Port-au-Prince et tué des dizaines de personnes. Elles auraient mis tous les corps sauf deux dans des ambulances. Des forces françaises, américaines et canadiennes étaient stationnées en Haïti lorsque cela s’est produit. Les troupes françaises devaient s’en tenir à des règles formelles d’engagement : elles ne devaient pas tirer à moins d’être attaquées. Les forces d’occupation canadiennes et américaines n’étaient pas soumises à de telles restrictions. « Je ne nie pas que de ces choses se sont produites », admet le lieutenant-colonel.

Le Canada s’est fait complice de la désinformation de l’OÉA au sujet des élections en Haïti. Il a été l’hôte de rencontres pour planifier le renversement d’un gouvernement démocratiquement élu. Il a illégalement occupé le pays et a été complice en toute connaissance de cause du meurtre d’Haïtiens opposés au coup d’État. Durant plusieurs mois, le gouvernement libéral de Martin a fait la sourde oreille aux requêtes d’Aristide qui demandait « quelques dizaines » de gardiens de la paix. Or, le jour où Aristide fut escorté hors de son bureau par les soldats américains, le Canada avait 500 soldats sur place pour occuper le pays et forcer Aristide à partir. Ces actions ont été menées ouvertement, mais l’opposition à l’intérieur du parlement canadien a été pratiquement inexistante. Lorsqu’interrogé, le chef du NPD, Jack Layton, s’est contenté de dire que son parti « avait des questions » au sujet de la situation des droits humains ; Layton était d’accord que les troupes canadiennes soient envoyées là-bas.

Le Globe and Mail, les journaux de CanWest et la Presse Canadienne n’ont cessé de répéter les allégations de l’OÉA que les élections ont été « entachées de très nombreuses irrégularités » tout en omettant de mentionner le financement des « groupes d’opposition » par les États-Unis. On n’a pas reproché à Paul Martin d’avoir repris à son compte la rengaine de Madeleine Albright sur « l’État échoué ». L’élite canadienne semble être très à l’aise avec ces pratiques de plus en plus ouvertement coloniales du gouvernement.

Mais la participation du Canada avant l’occupation se limite-t-elle aux « mesures diplomatiques » nécessaires pour renverser Aristide ?

Le 5 février 2004, Pierre Pettigrew a rencontré le supposé chef rebelle, Paul Arcelin. Arcelin a été arrêté en même temps que son « protégé », Guy Philippe, pour avoir ourdi un coup d’État contre Aristide en 2003. Pourquoi Pettigrew, dont la circonscription à Montréal compte bon nombre de membres bien en vue de la diaspora haïtienne, acceptait-il de rencontrer un comploteur notoire ? Durant une entrevue exclusive après le coup d’État avec Sue Montgomery du Montreal Gazette, Arcelin a révélé que lui et Philippe avaient « passé quotidiennement 10 à 15 heures ensemble à comploter contre Aristide. [...] De temps à autre, nous traversions la frontière à travers les bois pour comploter contre Aristide, pour rencontrer les dirigeants de l’opposition et des régions afin de préparer la chute d’Aristide. »

Le 5 février, Arcelin a expliqué comment il « a expliqué la réalité d’Haïti » à Pettigrew. C’est ce même jour que ses collègues paramilitaires ont pris d’assaut les Gonaïves. Le témoignage d’Arcelin contredit celui du bureau de Pettigrew, qui minimise l’importance de la rencontre dans une entrevue donnée au Globe and Mail, prétendant que « la rencontre faisait partie « de la politique de la porte ouverte » du ministre envers la communauté haïtienne de sa circonscription et ne changeait en rien la politique canadienne. Mais Arcelin, dont la belle-soeur, Nicole Roy-Arcelin, a été députée conservatrice, prétend avoir tiré parti de ces « liens politiques pour rencontrer Pierre Pettigrew » et que, en ce qui concerne la politique canadienne, Pettigrew « a promis de faire rapport au gouvernement canadien de ce que je lui ai dit ». Il vaut de noter que Pettigrew était introuvable durant la crise mais qu’il est maintenant ministre des Affaires étrangères et qu’il a récemment rencontré Colin Powell pour discuter de la « situation » haïtienne.

Source:The Dominion, 25 août 2004 -

Dernière mise à jour : ( 01-05-2007 )

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